Nuagemot, Le souffle de la langue

Nuagemot est une approche poético-politique de la question de l’expression de chacun. Le dispositif permet à chacun de devenir avec sa langue création d’une forme lumineuse à l’échelle de la ville, de passer de l’ombre à la lumière, d’un message intime à la sphère publique.

Nuagemot – «Le souffle de la langue» parle de notre rapport aux mots. De la mélodie de la langue et des mélodies différentes des langues. Des mots intimes, des mots publics. Des mots susurrés et des expressions publiques… Nuagemot permet de confier des mots personnells, intimes, secrets et en même temps de leur donner forme dans l’espace public. Nuagemot permet de parler dans la langue choisie et de se projeter à l’échelle de la ville. Nuagemot – «Le souffle de la langue» est né d’un désir. Le désir de donner forme au souffle de la langue, à l’oralité, à l’émotion de la mélodie de la langue souvent évacuée par la rationalité des lettres; une forme publique à la parole intime qui circule – ou pas, d’ailleurs – dans une cité, celle, donc, des 4000 à La Courneuve. Dans ce lieu commun regroupant des milliers de personnes, chacun parle, seul ou à quelqu’un, à un ou à plusieurs, formant un chuchotement collectif.

Comment rendre cette parole publique sans trahir aucun secret, comme faire de ce chuchotement un flux visible et lisible qui forme la matière vivante d’un lieu?

Chacun connaît le phénomène de la formation d’une buée lorsque l’on parle dans le froid. L’idée était de partir de l’image du cracheur de feu qui envoie un nuage presque perpendiculaire au corps. Notre nuage serait formé d’innombrables particules de lumière que chaque orateur enverrait à partir d’un micro.

  • texte de Marie Richeux — 6.10.18

    Traverser Pantin, Bobigny, Aubervilliers, chanter en italien pour tromper la faim des petits, chanter “le chat ouvrit les yeux le soleil y entra” et découvrir l’esplanade des 4000 dans la nuit. J’ai rendez-vous là, pour voir, dans le souvenir et la fidélité d’autres mots projetés sur d’autres immeubles, je me déplace comme un papillon de nuit. Dans la pénombre, le cercle est formé, le petit marche pied, le micro : tout est en place. “Elle va casser le micro”. Les jeunes garçons rigolent. Je regarde cette femme en robe rouge, talons haut, toutes les rondeurs de son corps prises dans le rouge, diva des tours, elle se place face aux toutes petites fenêtres dans la nuit (je connais ce quadrillage et je l’aime). On pense qu’elle va chanter, et elle va chanter, mais nous n’entendrons pas. Les jeunes  garçons rigolent de nouveau, “elle va péter le micro”, tandis que ses fréquences dansent en lumière sur l’immeuble et dans la nuit. Je tourne autour de la petite agora. Les enfants se succèdent au micro. Ils sont des grappes de corps dans l’obscurité qui ne font pas peur et n’en ont pas, de peur, mal avalée, entre la gorge et les clavicules. Ce sont des petites grappes de corps souples et sombres qui défilent devant un micro, pour hurler dedans, rapper un truc, dire un poème, dire leur nom, chanter “les trois petits chats”. Des voix sans le son. Politiquement cela sonne quelque chose quand même? Tout de suite, quelque chose qui rappelle un silence. Mais ce n’est pas cela qui se passe à La Courneuve dans la première nuit vraiment froide d’octobre. C’est la tentative de l’inverse du rêve où tu ne peux pas gueuler quand une galère t’arrive. C’est inscrire une parole qu’on n’entend pas, en lumière forte, ayant fait taire les lampadaires, et presque aussi les chaleurs des salons, et en ayant inventé pour elles un alphabet de chant abstrait. Bref c’est l’inverse de la bouche ouverte sur du noir gluant. Ca tente clairement autre chose. Les enfants ont des gilets d’ouvriers autoroutiers. Une sorte d’image en avance, mais de quoi? Ils veulent y aller au micro. Sur le marche pied. Ils veulent y aller et ils s’y pressent comme pour l’activité piscine, ou patinoire, ou Eurodisney et devant le faux amplificateur de leurs discours, certains ne se démontent pas, et moi je voudrais être une petite souris dans leurs poumons. “Qu’est-ce que tu nous souffles exactement?”
    Je demande à un ami “C’est quoi d’habitude ici? Rien. Enfin un parking. D’habitude y’a personne. Sauf sur le tout petit banc dans le coin là-bas, dans le noir. Et la boulangerie?” Je lui demande. “Quoi? Elle est ouverte tous les soirs la boulangerie? Je ne sais pas. Tu peux aller acheter des bonbons et le lui demander?”
    Il y a du vent, les petites formes blanches qui naissent sur les murs des immeubles sont des carrés de papier dans une rue balayée de mistral à Marseille ou Alger. Je reconnais ça. Qu’avec de la lumière forte on fait se rejoindre en nous des histoires et des langues qui n’avaient pas prévu de se retrouver. Les enfants continuent de faire la ronde, ils parlent, parlent, chantent dans le micro, on calme leur hâte, cela ressemble à des choses que l’on connaît, et en même temps, non. Je cherche et non, c’est assez inédit, d’être là, autour d’un pied de micro tout con, cité des 4000, La Courneuve, à écouter des morceaux de Marseillaise broyée par un programme à fort volume. C’est quoi l’objet vraiment? Moi je tourne, je tourne, je n’arrive à parler à personne, je note des tonnes de mots sur mon téléphone portable qui est un morceau de papier lumineux blanc que je rajoute à l’envol. Une minuscule tendresse se tisse entre nous comme entre les spectateurs d’un feu d’artifice. On regarde en l’air, les flonflons en moins, les glaces menthe chocolat rien qu’en souvenir. “Qu’est-ce qu’ils disent? Qu’est-ce que tu lis?” Personne n’entend rien, tout le monde gueule plus fort. Ca bruisse de choses qu’on n’entend pas. Politiquement ça sonne juste, je n’arrête pas de me dire ça, et je continue de tourner comme si j’allais trouver un angle depuis lequel le son s’éclaircirait. Un adolescent approche du micro, il est très calme, il avait préparé quelque chose, je lui demande quoi, il dit un nom de groupe, je fais genre je connais, je lui demande s’il a le trac, il répond comme pour me rassurer qu’il connaît la machine, qu’il ne faut pas avoir peur.
    Je vois la main d’une mère dans le dos d’un petit garçon qui l’encourage. Je vois la main d’un homme, je vois des casquettes, mélangées à des doudounes, mélangés à des voiles, mélangées à des joggings. Je vois une chorale de bébés hurleurs, une forêt de statues de Giacometti dans la nuit, je vois un  hésitant qui broie sa canette de soda, je vois une famille qui se prépare, je vois des bénévoles qui doutent. Elle est voilée des pieds à la tête, il la tient par l’épaule, ils ont trois enfants rieurs, ils hurlent leur nom de famille dans le micro, et aussi “vive La Courneuve et vive L’Algérie”.
    Je vois une arrivée en patinette, hyper vite, hyper bien gérée, direct au micro, rejoignant une improvisation gospel, moitié Marseillaise (encore?) moitié R’n’b. J’entends “Une souris verte” hurlée à s’en péter les cordes. Je pense aux loups. Je pense à la nuit qui arrache les cris et soudain il me vient l’évidence que nous sommes dans l’espace public, toutes et tous, la nuit, et ça me fait du bien. Ca me fait du bien de ne pas avoir peur.
    “Tout le temps c’est mon tour qu’on saute!” J’inscris des phrases dans la lumière de mon téléphone portable comme si on me les dictait. Le bruissement lumineux sur les immeubles me semble aller crescendo mais c’est peut être toute la Seine Saint Denis qui se fait plus discrète et écoute. Il y a une adolescente énervée de s’être fait passée devant qui crie “Ma parole! Ma parole!” Plus ça va, plus le sens s’amuse avec mes oreilles. Je mélange les choses que j’entends et celles qui sont dites dans le micro que je n’entends pas, et celles qui restent, les choses, dans la gorge des timides. Bien sûr on se demande, mais qu’avaient à gueuler ceux qui ne l’ont pas fait? Plus ça va, plus les oiseaux humains s’évaporent dans la nuit et c’est fou comme une ville absorbe. Aussi prestement que le cercle s’est formé tout à l’heure, il se défait, et chacun rentre chez soi, peut-être rejoindre l’une des fenêtres lumineuses de la barre. Le face à face avec le bâtiment est de plus en plus solennel. “Je te tiens, tu me tiens” par quoi? En dehors de celle, minuscule, que je serre contre moi, il n’y a plus d’enfant. Le petit marche pied accueille les secrets de quelques adultes, et puis bientôt plus rien, et doucement on débranche, je glisse une prière ou je ne sais plus. La rumeur circule qu’“on va s’arrêter là”. Impossible de savoir combien de temps a passé quand deux hommes se plantent au milieu de la place. Je remarque qu’ils sortent d’un restaurant. Peut-être ont-ils un peu bu. Le bâtiment immense est orné de bande de couleurs, une mire. “La lumière verte c’est bien, la lumière rouge c’est dangereux!” Les deux hommes s’avancent en parlant fort. “Alors quoi, on a pris perpét à La Courneuve et on n’est plus chez nous? On arrive après la fête ou quoi? C’est la nuit blanche et c’est déjà fini?
    Allez rallumez les machines! On fait une soirée! Il faut que tout commence.”

mots voyageurs #2

Pour ce projet, initié par Malte Martin, chaque jour du mois de septembre, deux mots seront affichés avec une présentation étymologique pour retracer leur voyage avant d’arriver dans la langue française.

Pour cette installation, qui célèbre ainsi le métissage de la langue commune, nous avons eu le plaisir de recevoir des créations de graphistes et de typographes du monde entier.